LA DÉCLARATION INTERINSIGNIORES analyse et prospectives À PARTIR DE LA PENSÉE DE HANS URS VON BALTHASAR/MARGO GRAVEL-PROVENCHER
 
 
 
PARTIE II
 
 La mission ecclésiale et christologique de la Femme selon la trilogie balthasarienne
 
SIXIÈME CHAPITRE
 
Intégration de la Femme au nouveau ministère sacerdotal
 selon la Nouvelle Alliance
d’après la Théologique balthasarienne
 
 
1.  La théologique, vérité du monde (p. 2)
2. Le fiat de Marie et de Jean, aux fondements du ministère pétrinien (p. 5)
3. Les charismes fondateurs
4. La sacramentalité et la fidélité de l’Église
5. La dimension trinitaire selon la patristique
6. Le consentement marial à la Croix (passion et mission)
7. La dimension trinitaire de la doctrinal ministérielle
 
Un  « esprit » charismatique peut s’avérer authentique
 s’il a la charge d’introduire dans l’Église
une nouveauté conforme au temps.
 
Hans Urs von Balthasar complète sa trilogie par la Théologique qu’il développe en trois volumes : Vérité du monde, Vérité de Dieu et l’Esprit de Vérité.  Afin d’intégrer la femme au nouveau ministère tel que proposé par l’épiscopat canadien et attesté par dans le “document de travail’ du Synode des évêques sur le ministère sacerdotal et la justice dans le monde, le titre de notre sixième chapitre présente l’intégration de la femme au nouveau ministère sacerdotal selon la Nouvelle Alliance d’après la Théologique balthasarienne. Les articles concernant plus spécifiquement la question de la femme prêtre seront étudiés plus précisément en troisième partie de cette thèse, car elle ne constitue pas la spécificité de la trilogie.  La trilogie se concentre sur l’évidence subjective et l’évidence objective de l’expérience de foi (esthétique théologique). Dans un premier volet, il est essentiel de retenir que la première partie de la Théologique, Vérité du monde, est l’intégration d’un volume publié 40 ans plus tôt.  Le volume s’intitulait Phénoménologie de la vérité (Wahrheit der Welt). Auteur autorisé pour l’analyse de la question posée par Inter Insigniores (troisième partie), l’auteur de la trilogie, ne saurait se dissocier de l’expérience fondamentale (beau) vécue par la co-auteure de son œuvre théologique.  À l’instar du Dénouement de sa Dramatique divine, la Théologique atteste sa véracité par un regard attentif à la dimension trinitaire de l’événement Jésus-Christ (2e et 4e chapitres), élément-clé de la pensée vonspeyrienne et balthasarienne.  En ce lieu,  von Balthasar atteste  la "mission ecclésiale christocentrique" confiée à Marie et à la Femme, dans le voir de la foi et la réponse de la femme par le  fiat de Marie au Nouveau Ministère de l’Alliance nouvelle (Jn 19, 26-27).  Le don ministériel accordé à Marie devient offrande au Père dans la mort -résurrection de Jésus-de-Nazareth.  Le troisième volet de la trilogie permet alors de découvrir la visée théologique trinitaire à laquelle tend la trilogie balthasarienne.  Tout en approfondissement ce qu’il convient d’appeler les "éléments essentiels" de la théologie classique (lère partie), Hans Urs von Balthasar justifie sa “théologie nouvelle” par l’intégration du renouveau doctrinal  effectué par le pape Paul VI (Liber de Ordinatione).  En ce lieu,  "l’image-ressemblance" par rapport à l’Être absolu ne trouve son sens et son "urgence" que dans le cadre d’une théologie de la Trinité (christo-pneumatologique). De nouveau, von  Balthasar énonce l’éclaircissement de cette dimension trinitaire par Madame Adrienne von Speyr (TH-EV 51).
 
Plan du sixième chapitre
 
Afin de saisir le renouveau de l’ordination sacerdotale attesté par le pape Paul VI (Liber de Ordinatione) sous la dimension trinitaire du salut en Jésus-Christ, le sixième chapitre est présenté sous deux aspects fondamentaux, s’interpellant l’un, l’autre : (1) le premier volume Vérité du monde situe la question à partir du livre écrit par Hans Urs von Balthasar en 1947, sous le titre de la Phénoménologie de la vérité en elle-même (Wahrheit der Welt); (2) le second associe les thématiques des 2e et 3e volumes de la Théologique :  la Vérité de Dieu et l’Esprit de Vérité. En ce lieu, il devient  possible de saisir ma propre expérience de foi (voir Annexe 1). À cet égard, il apparaît difficile de détacher l’appel "personnel" de la réponse qui émerge christologiquement dans la mission "personnelle" de Marie et des missions féminines, attestée par Hans Urs von Balthasar.  Si, dès les conclusions de mon mémoire de maîtrise, il devenait nécessaire pour moi de reformuler les fondements de la spiritualité sacerdotale mariale et christique, von Balthasar et Madame von Speyr viennent répondre à cette attente, sous la dimension trinitaire eschatologique de l’événement Jésus- Christ (lère partie, 2ème chapitre).  A cet effet,  la  trilogie balthasarienne ne saurait dissocier les transcendantaux du Beau, du Bon et du Vrai.  Au dernier volume de la trilogie, l ’Épilogue en permet la synthèse: le Dieu qui se montre (GC), le Dieu qui se donne  (DD) et le qui se dit (TH). L’ensemble de la trilogie permet alors d’intégrer la mission "personnelle" de Marie et les missions féminines sous la "constellation christologique" primitive à la "constellation christologique" de Jean et de Pierre ( Jn 16, 21 ; Jn 19, 26-27 ; Jn 21, 15-17). En ce lieu, l’"acte" de conscience permet le jugement de vérité.
 
6.1 : La Théologique : vérité du monde
 
L’intention du premier volume de la Théologique n’est pas d’abord de traiter d’épistémologie, de poser la question de savoir comment l’esprit humain parvient à la vérité. L’auteur veut simplement faire une description du « phénomène de la vérité en elle-même ». Sans reprendre dans le détail toutes les richesses du grand philosophe et théologien, Thomas d’Aquin,  l’auteur se propose de faire revivre, avec l’appui de la pensée et du langage moderne, l’essentiel des "intuitions chrétiennes" (Styles I-II ; Domaine de la Métaphysique).  La méthode provient principalement de la philosophie. L’être fini est soumis à l’analyse, pour que se montrent à l’évidence ses structures de vérité (les aspects esthétiques de la Révélation), qui ne peuvent être expliqués qu’à l’aide des transcendantaux ( beau-bon-vrai). « Toute rationalité de l’esprit humain s’ouvre sur un espace sans mesure, impossible à délimiter a priori et que seule l’expérience consentante pourra percevoir, même s’il faut entrer dans le mystère. » (TH-VM 8) Cette méthode balthasarienne, tenant compte de l’inspiration divine, sera ici développée en cinq points : (1) l’acte de conscience, une question existentielle; (2) l’acte de jugement sur la vérité par le sujet conscient; (3) la vérité du sujet  comme condition de liberté; (4) un pont entre la scolastique et la pensée moderne : essence dialogale et sociale;  (5) l’acte de dévoilement conscient ou confession de soi.
 
6.1.1:  l’acte de conscience : une question existentielle
 
Dans la première approche de la vérité, la vérité a le même niveau d’évidence que l’existence concrète elle-même selon son essence, que l’unité, la bonté, la beauté (beau-bon-vrai).  Toutefois, chacune de ces réalités peut éventuellement être mise en doute, du moins en apparence. Dans "l’acte de la pensée", une conscience se dévoile et se rend présente à elle-même; elle est présente dans une telle immédiateté que les deux parties du mot "être conscient " ne sauraient d’aucune manière se considérer séparément. Toutefois, selon la Théologique balthasarienne, dans l’acte de conscience n’est pas contenue seulement la propriété abstraite, mais tout aussi immédiatement l’exister de la prise de conscience.  Le sujet qui pense est toujours un sujet qui est et se reconnaît comme tel.  Bref, en une première approche, la vérité peut être décrite comme dévoilement, mise à découvert, ouverture, absence de repli dans l’être (a-lêthia).  Ce qui signifie deux choses : d’une part c’est l’être qui apparaît, et de l’autre, l’être apparaît réellement.  Mais ces deux choses ne font qu’une, et en cela consiste le dévoilement d’où surgit la vérité. À cet effet, l’être est vraiment mis à découvert dans son apparition et il s’atteste lui-même en se manifestant (Beau-Bon-Vrai).  Tout soupçon alors peut disparaître qu’il soit pure apparence, illusion ou mensonge. On possède, au contraire, cette certitude qui confère à la conscience la solidité, la validité et la véracité de l’être. Ces deux attitudes de la vérité, le fait d’être dévoilement et en même temps base de confiance, ont ceci de commun qu’elles sont ouverture, et de plus ouverture au-delà de soi.  Dans le dévoilement,  l’étant s’ouvre afin de s’offrir à la connaissance; non seulement comme une nature individuelle déterminée, mais tout autant comme être généralement parlant. Il porte la promesse de la manifestation possible de tout être. Dans un double rapport, l’objet saisi par le sujet, le sujet entraîné dans le monde enveloppant de la manifestation objective de l’être – va nous faire découvrir maintenant la double face de la vérité en général, donnée fondamentale qui commande aussi tout le reste. Dans la mesure où l’ouverture est une propriété attachée objectivement à l’être, le sujet connaissant est obligé de s’y adapter. Ce qui signifie que l’intuition est conduite vers la visée qu’elle portait déjà et l’entraîne vers sa découverte. (cf. TH-VM 36-41)
 
6.1.2 :  l’acte de jugement sur la vérité par le sujet conscient
 
L’acte de jugement sur la vérité ne peut être exprimé que “par un sujet conscient”. Telle apparaît la pensée fondamentale d’Hans Urs von Balthasar. En d’autres termes, la vérité sera reconnue lorsque la connaissance, en conformité avec le donné (adaequatio intellectus ad rem), se laisse mesurer et déterminer par lui.  Ce sont toutefois les sujets qui, non seulement acquièrent et enregistrent la connaissance, mais qui aussi sont juges de la vérité en tant que telle, car c’est seulement dans l’acte du jugement sur la vérité que celle-ci est concrètement vérité au sens fort, c’est-à-dire quand elle est ouverture de l’être saisie dans une conscience.  Dès lors, le centre de gravité se déplace.  La liberté et la spontanéité du sujet gardent la possibilité non seulement de saisir la vérité, mais aussi de la poser. von Balthasar fait alors appel à l’œuvre d’art qui réalisé par un sculpteur ou un musicien révèle un contenu de vérité, dont la mesure réside dans la pensée de son créateur. C’est le même principe partout où le sujet, par la force créatrice souveraine de sa liberté et de sa spontanéité détermine ce qui doit être et ce qui est vraiment en toute circonstance.  Le sujet participe alors d’une manière toute spéciale à l’Intelligence divine qui pose le vrai, et où les Idées exemplaires donnent la mesure des choses posées dans l’existence et dans leur vérité.  La polarité indissociable entre le sujet et l’objet acquiert alors sa forme la plus aiguë dans la tension entre l’attitude contemplative du sujet qui reçoit la présence de l’objet (vérité comme theôria) et l’attitude spontanée et créatrice mesurante du sujet à l’égard de l’objet ( vérité comme poiêsis). La vérité est accessible, en ce monde, dans l’expérience du sujet connaissant, animé par une extériorité qui l’anime à travers le sens.  Tel est pour moi, ce qui apparaît à travers les diverses expériences vécues et offertes en "page d’accueil" de cette thèse. (cf. TH-VM 36-43; cf. Annexes 1-11)
 
6.1.3 : la vérité du sujet  comme condition de liberté  (essence et fait )
 
Hans Urs von Balthasar présente dans la deuxième partie du premier volume de la Théologique, la vérité comme liberté.  Selon ce dernier, la vérité, au sens fort, n’existe jamais que dans une affirmation et dans la liberté de l’esprit.  Par cette affirmation, le sujet,-récepteur est seul capable de jugement.  Il en sera ainsi de la relation entre les sexes dans leur " perspective propre " et cela au cœur même de la relation entre les sexes.  À cet effet, comment comprendre ce que représente le fait de percevoir et d’accueillir le monde selon "sa" perspective propre? De là découle, je le crois fortement, son intérêt envers l’expérience fondamentale d’une “femme mariée” qui selon sa propre perception de la femme prêtre doit nécessairement s’exprimer (3ème partie).  Augustinien, von Balthasar stipule que celui-ci situait parfaitement les choses lorsqu’il posait la distinction des esprits purs entre eux selon l’ordre strict du qualitatif, en tant que « species ».   Dans le mystère de l’être,  von Balthasar définit l’essence par sa nature même.  Elle signifie toujours plus que ce qui est de fait réalisé.  À titre d’exemple, il présente la transformation de l’être:  « il souligne la capacité de changement d’une personne qui tout en demeurant en son essence, identique du berceau à la tombe, celle-ci change constamment. Et pourtant, son essence participe aussi au changement.  La sphère de l’essence s’étend ainsi, sans rupture discernable, de la réalité de fait jusqu’à la position dans l’idée, de la figure imprimée dans le concret, variable dans le temps et l’espace, jusqu’à l’idée qui domine tous les changements et les gouverne. » (TH-VM 109) Par l’approfondissement de cette vérité du monde en soi, advient la liberté de l’objet et du sujet, lieu où la vérité peut apparaître. De ce fait de vérité dans le monde, il devient possible à cette liberté non seulement de construire, mais de collaborer à la figure du vrai.   La volonté de Dieu n’est pas de gouverner tout seul la vérité : il appelle les personnes à y participer. De là, découle l’importance du témoignage. «  Au  point d’intersection entre nature et liberté, il y a le témoignage à la vérité qui ne relève pas du bon plaisir de donner ou non une présentation vraie de ce qu’elle sait.  Dans la mesure où elle est orientée vers une ouverture et un dévoilement possibles vis-à-vis des autres, la mainmise purement arbitraire sur la vérité lui échappe. Le sujet doit alors entrer en dialogue avec l’autre.  Dans l’acte où elle s’ouvre en vérité comme dans l’acte où elle reçoit la vérité des autres, elle ne se plie pas à une contrainte étrangère imposée de l’extérieur; elle met au contraire en acte la loi de son être propre. » (TH-VM 126)
 
6.1.4 :  un pont entre la scolastique et la pensée moderne 
 
Hans Urs von Balthasar désire mettre en évidence la possibilité de jeter un pont entre la pensée contemporaine et la quête toujours ouverte de la scolastique. Tout repose sur le principe philosophique suivant : « il n’existe, en philosophie, aucune question à laquelle on puisse répondre une fois pour toutes ». (TH-VM 22) Présentant la vérité comme mystère, celui-ci reprend les principes qui justifient cette possible évolution de la pensée (Styles I-II). Chez lui, toute intuition théologique ne peut  dissocier l’être pensant ou sujet récepteur de l’objet qui l’anime : « il est le sujet en tant que tel et même, peut-on dire, le sujet des sujets, auquel tous les prédicats possibles se rapportent et derrière lequel il ne peut y avoir rien d’autre que le néant. » (TH-VM 175) Selon ce dernier, le sujet ne peut advenir que par le mouvement du dialogue, dans cette relation profonde entre le Je et le Tu, entre le moi et le toi.  Il ne dissocie pas le sujet de la coïncidence qui le fait advenir: « ce critère interne réside dans le " cogito ergo sum", dans le vécu de l’être et de la conscience, centre auquel doit être ramenée toute évidence intermédiaire, comme au principe et à la mesure de la vérité ». (TH-VM 181)  L’idée est alors en mouvement et fait partie essentielle de la nature de l’être. Elle est liberté.  L’individualisation de l’être située dans une perspective de situation, de la vérité qu’il reçoit donne lieu toutefois à deux types différents d’analyses qui ne sauraient se dissocier: étude de la question à partir de l’essence et à partir de l’existence concrète, étant supposé d’ailleurs que l’on ne sépare pas ces deux pôles indissociables, mais qu’on les distingue seulement à l’intérieur d’une même unité. La personnalité ou mystère de l’être se situe dans l’existence concrète, pôle opposé à celui de l’essence.  La personnalité ne signifie pas seulement le pur "être-là" de l’existence, mais tout autant la plénitude totale qui se concentre dans le mot « esse » thomiste,  avec ce que le terme insinue. On met en évidence l’aspect entièrement singulier de l’étant; la source provient du centre de sa personnalité, qui au milieu de ce que tous les êtres humains possèdent identiquement dans la même nature humaine et que, par conséquent, la vérité inscrite dans cette nature humaine ne saurait être qu’une. Dans cette dimension d’unicité de l’être et de la vérité personnelle se montre avec force le mystère.   La dimension intérieure de tout être ne se dévoile cependant qu’au niveau où l’être est devenu conscience et personne. Lorsque se produit cette  percée tout étant est alors élevé à l’état de mystère et de vérité.  De ce fait, la vérité ne saurait se distancer du milieu qu’elle appelle.  Elle nous atteint selon le mode de la situation.  De là découle, son  caractère d’”urgence” qui exige une décision dans le temps présent.  La vérité repose sur son essence sociale et dialogale. Elle ne fait pas abstraction de la situation actuelle qui l’engage et l’exprime. Le surnaturel s’enracine dans les structures les plus intimes de l’être pour les pénétrer comme un levain et les animer d’un souffle partout répandu. (cf. TH-VM 189-211)
 
6. 1.5 :   l’acte de dévoilement conscient ou l’intelligence confessante
 
    La saisie du contingent par l’être absolu et la science absolue de Dieu impliquent nécessairement selon la vérité du monde que tout être et toute conscience intramondaine se trouvent "dévoilés" devant l’Absolu.  Cependant, cette affirmation n’aurait rien d’évident si l’on se représentait Dieu à la manière d’un objet situé "en face" du monde, car elle s’impose immédiatement si l’on prend en considération l’analogie interne de la conscience, en vertu de laquelle la subjectivité de Dieu fonde et construit intrinsèquement toute conscience de soi.  Devant Dieu, la créature est à découvert. Elle se dévoile.  Mais cette nudité est enveloppée dans le manteau du mystère divin.  Dieu voit son essence la plus intime. Elle-même n’a pas le droit d’entourer cette intériorité d’un autre voile que de celui qu’elle reçoit de Dieu. Cependant et cela est fondamental, la transparence de la créature en face du Créateur exige aussi un dévoilement qui devienne conscient : autrement dit, il faut qu’il y ait aveu et confession de soi.  Toutes les créatures se trouvent constamment devant Dieu en état de confession, mais elles doivent le savoir et le reconnaître dans un acquiescement.  Non seulement il lui faut reconnaître qu’elle se meut dans la lumière du regard divin qui la contemple; il lui faut aussi en plus se livrer spontanément à cette lumière et mettre en œuvre, elle-même et volontairement, l’acte de son dévoilement. Nous pouvons découvrir cet acquiescement chez von Balthasar par la fondation de la Communauté St-Jean avec la co-auteure de son œuvre théologique. La logique des deux volumes qui suivent indique cette méthode qui provient de l’inspiration divine par une relecture de la révélation biblique.(cf. TH-VM 280-282) Pour ce qui concerne ma propre conscience, elle s’inscrit dans la présente démarche.
 
 
6.2 : Le fiat de Marie et de Jean, aux fondements du ministère pétrinien
 
Notre dernière analyse concerne la visée théologique de la trilogie balthasarienne, issue  dans un premier temps de l’expérience personnelle vécue  par Madame von Speyr et  qui sera justifiée sous la dimension "eschatologique" trinitaire du salut ("document de travail", 2e chapitre).   En ce lieu théologique fondamental ouvert à la nouveauté, on y découvre le renouveau doctrinal ministériel  du pape Paul VI.  Par les intuitions fondamentales de la co-auteure de son œuvre, l’aperception vonspeyrienne de la "Mère et l’Enfant" transforme l’horizon et indique le lieu fondamental où nous conduit cette trilogie : l’attitude mariale ignatienne et la justification théologique mariale selon la spiritualité des Exercices ignatiens. Nombreux commentaires sur Jean d’Adrienne gravitent autour de ce mystère de la "gloire" du Seigneur qui se révèle dans le destin du Christ (eschaton) par une relecture des commentaire de l’évangile johannique (Jean en en quatre volumes).
    L’articulation de la deuxième partie de la Théologique demeure toutefois artificielle, car selon von Balthasar, elle doit être considérée comme un tout bien qu’elle soit partagée en deux  volumes sous ces thématiques:  Vérité de Dieu et Esprit de Vérité. À cet égard, je présenterai le deuxième point du cinquième chapitre en deux temps : l’un favorisant l’ouverture à la dimension trinitaire de l’eucharistie et la seconde permettant la réception de la visée théologique inscrite dans l’expérience première chez Adrienne ou en tout nouveau charisme fondateur. Les limites de cette analyse permettent de saisir davantage la question sous-jacente à l’analyse en cours: (1)  la dimension trinitaire de l’événement Jésus-de-Nazareth (eschaton) ; (2) son actualisation dans le nouveau rituel d’ordination sacerdotale, présentée par le pape Paul V1 (1971).
 
6.2.1 : la dimension trinitaire de l’événement Jésus-de-Nazareth (eschaton)
 
Tel que mentionné, la division de la matière proposée dans les volumes II et III de la Théologique demeure artificielle : les deux parties doivent être considérées comme un tout. L’ensemble présente le  Dieu qui se révèle  dans l’incarnation du Logos divin, Parole, Fils et Exégète du Père (exêgêsato, Jn 1, 18). Ainsi se comprend-il lui-même et veut-il être compris par les autres. Mais qui pourrait le saisir pour ce qu’il est, s’il n’y avait pas le Pneuma, l’Exégète du Fils et son interprète durant la période où le Fils retourne vers le Père.  Toutefois, la visée théologique de l’œuvre balthasarienne concerne la dimension trinitaire du Fils Jésus.  Tout ce que le Fils a réalisé et vécu par sa venue dans la chair : sa vie, sa passion, sa mort et sa descente aux enfers, sa résurrection, c’est déjà le Pneuma qu’il l’a accompli (Jn 16, 13). Puisant à la patristique, la perception balthasarienne conçoit que  l’Esprit de vérité agit conjointement avec le Christ Jésus, comme les deux mains du Père (saint Irénée), Von Balthasar reprend la christologie de l’Esprit qui sera clarifiée par Adrienne von Speyr. Vénérant l’obéissance du Fils, Verbe fait chair, il confesse cet acte unique qui a su réunir le divin et l’anti-divin absolu (théologie du samedi-saint). Von Balthasar et Adrienne attestent ensemble l’intériorité réciproque des personnes tout en maintenant l’action propre de chacune dans l’événement-avènement Jésus-Christ.  Ouvert à sa contemporanéité, von Balthasar n’évacue pas les divers mouvements naissants à l’intérieur de la vie de l’Église. Il pose des critères objectifs d’appréciation, notamment quant au bon usage des charismes. (cf. TH-EV 60-76)
6.2.2 :  la dimension trinitaire de l’ordination sacerdotale
 
En dernière analyse, Hans Urs von Balthasar porte la question des fondements du sacerdoce ministériel. Son effort de discernement fait appel au vide de la théologie classique posé par Inter Insigniores (lère partie).  En ce lieu théologique, l’aspect doctrinal n’est pas occulté.  Cependant, la référence ne sera plus uniquement une étude selon le schéma traditionnel en cours, au temps du concile Vatican II: sciences humaines, tradition, Marie, l’Église et la doctrine ministérielle Sacramentum Ordinis du pape Pie XII. Par une relecture de l’événement Jésus-Christ à la lumière de l’événement pascal, dans la mort-résurrection du Christ Jésus et son actualisation dans le don de l’Esprit,  la théologie johannique ouvre la question posée par Inter Insigniores.  En présence du Ressuscité, le  nouveau rituel d’ordination du pape Paul VI permet à celui-ci d’authentifier la visée théologique de son œuvre pour l’intégration de la mission "personnelle" de Marie et l’acception des missions féminines, selon la constellation christologique primitive (Jn 19, 26-27). Ouvert aux charismes de l’Esprit, toujours offert en notre temps, von Balthasar fonde la nouveauté qu’il perçoit à travers toute son œuvre (Styles l-11 ; Domaine de la Métaphysique ; Ancienne Alliance et Nouvelle Alliance). Il devient possible de saisir pourquoi dans une théologie intégrée et intégrante des transcendantaux (beau-bon-vrai), celui-ci ne pouvait que déplorer que la traduction française n’ait  pas traduit selon l’ordre initial allemand; les derniers volumes de la Gloire et la Croix (A.A. ; N.A) furent publiés avant le Domaine de la Métaphysique.  Chez  von Balthasar, cet aspect est fondamental car il fait appel aux charismes fondateurs. Ne délaissant pas cette vision globalisante de sa trilogie, s von Balthasar établissait  le lien fondamental entre « le Logos, Verbe de Dieu fait chair et la "disponibilité parfaite" de Marie. » (TH-VM 327)
 
6.2.2.1 :  Marie, mère de l’Église (première disciple)
 
    Dans le développement de sa pensée, Hans Urs von Balthasar revient aux principes qui constituent son esthétique théologique : l’évidence subjective et l’évidence objective de l’expérience de foi. Pour ce qui concerne la question posée dans cette étude,  la  question de la « tradition » est essentielle, car elle permet d’intégrer les charismes fondateurs.  En ce lieu, la « tradition » envisage seulement l’exigence d’un rapprochement entre le prêtre hiérarchique et l’attitude subjective de Marie sous la Croix, lieu où la vocation au sacerdoce serait analogiquement mariale.  À cet effet, si les articles balthasariens portent la question des  “éléments essentiels”,  la reconnaissance du rôle de Marie au sein de la vie de l’Église dans la vie du Christ et de l’Église devient essentiel.   À l’instar de von Balthasar,  le fiat de Marie au Dieu et trine concerne ces questions fondamentales:  le rôle de l’évêque (voir chapelle Synode des évêques 2003) et la dimension trinitaire de l’ordination sacerdotale (S.S. Paul VI/1968).  De l’incarnation à la Croix, à l’instar des apôtres, le Christ atteste sa mission fondatrice  qui provient de la ‘féminité’ de ses origines sémites:  cf. Mc 15, 34; cf. Mt 27, 46; cf Ps 22,, 2. 10-11).  La seule condition demandée aux disciples est le radicalisme du "tout laisser",  comme condition pour être investi d’une mission particulière "objective".  Il y mentionne la foi au Messie d’Israël sur laquelle sera édifiée l’Église pétrinienne.   Malgré son triple reniement, Pierre sera toutefois appelé à répondre trois fois au "plus que ceux-ci" demandé par le Christ ressuscité.  En ce lieu,  Pierre cet apôtre marié ne peut faire abstraction du "oui de Marie" ni du "oui" de Jean (Jn 19, 26-27 et Jn 21, 15-16). Nous retrouverons cette pensée dans l’Épilogue de la trilogie, lieu où Marie et Jean sont mentionnés comme fondements de la première cellule de base mariale et johannique. En ce lieu, Marie est introduite dans l’Église apostolique.  Tous deux, selon leur sexualité propre et non dans l’imitation de l’un par l’autre!  Tous deux démontrant la fécondité de cet homme crucifié qu’est Jésus-de-Nazareth! Tous deux représentant la réciprocité paulinienne!  En effet,  "si la femme a été tirée de l’homme, l’homme à son tour naît par la femme, et tout vient de Dieu (1 Co 11, 12); Ps 22, 10-11).  Pour Hans Urs von Balthasar, « la sainteté "subjective" de Marie ne tend pas vers le ministère de "service" mais vers la révélation du Christ, comme Fils du Père et Serviteur de Dieu (2e chapitre).  En elle s’exprime le premier fiat au Dieu qui se révèle qui s’épanouit en ses ultimes conséquences au Golgotha.» (TH-EV 305)    Dans son oui inconditionnel, Marie représente en même temps l’Église et le ministère institué:  « D’une part, la sainteté subjective (en Marie) est la présupposition de l’existence même du Christ et d’autre part, Marie est la "Mère" de toute l’Église subjective-objective, et donc aussi du ministère institué par le Christ et des sacrements.  Étant ce qu’elle est, elle peut arrondir les déficiences à l’égard des exigences du ministère. C’est dans cette mobilité que se manifeste le double aspect de l’identité de l’unique Esprit-Saint . » (TH-EV 306; cf. Lettre aux prêtres à l’occasion du Jeudi-Saint, 1987, a. 13).
6.2.2.2 : l’Esprit-Saint, le ministère et le charisme
    
    Cependant, cette bi-unité de l’Esprit produit dans l’Église qui se présente sous un autre jour comme le double effet de l’unique Esprit qui produit le ministère et les charismes.  Rappelant l’ordination sacerdotale de Timothée par l’imposition des mains comme "charisme de Dieu", von Balthasar tien à rappeler que cette réception des charismes particuliers reçus nous parviennent avant le charisme institutionnel.  Il en sera ainsi de toutes nouvelles institutions qui, dans un premier temps ne reçoivent pas leurs missions de l’Église, mais de l’Esprit de Dieu (Serviteur de Dieu). À titre d’exemple, von Balthasar revient  vers le Domaine de la Métaphysique. Il cite les visions de saint Benoît, de saint Ignace de Loyola,  de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse d’Avila.  À cet égard, ce que nous nommons expériences mystiques n’en sont pas moins des expériences charismatiques, données pour le bien de l’Église.  Il en serait ainsi des intuitions théologiques des pères de l’Église, tels Origène, Basile, Augustin ou des grandes mystiques comme sainte Hildegarde et Julienne de Norwich.  Pour von Balthasar, il n’y a pas lieu de démarquer l’une par rapport à l’autre : la charismatique et la mystique. « Un  esprit charismatique, dit-il,   peut également s’avérer authentique même s’il formule une certaine critique à l’endroit des situations dans l’Église ou s’il a la charge d’introduire une nouveauté conforme au temps, nouveauté qui ne s’impose pas d’emblée au ministère, mais qui peut être en avance sur son temps (ex. saint Ignace et le pape; Marie Ward). » (TH-EV 309)  Dès lors, peuvent apparaître des tensions extrêmes.  Selon von Balthasar, « la hiérarchie, à laquelle incombe d’une manière la tâche d’éprouver les esprits, doit rester consciente du fait que dans l’Église, les innovations voulues par l’Esprit partent rarement d’elle-même (l’Église hiérarchique).  Au contraire, poursuit-il,  ces innovations fleurissent dans les rangs des croyants et des croyantes non ministériels (François d’Assise, Ignace, Thérèse d’Avila) .» (cf. TH-EV 309).  Personnellement, je crois qu’il y aurait lieu d’analyser la révélation de sainte Thérèse d’Avila (XXVIII, 18-11-1572) dans son rapport aux fondements du ministère sacerdotal, exprimé dans le ministère christologique unifié de l’époux et de l’épouse chez saint Jean de la Croix (C.S. 36,5).
 
 
 
 
6.2.3 : la dimension trinitaire de l’ordination sacerdotale 
    
    Cependant, ce sera donc sous la dimension trinitaire de la christologie que nous accéderons au nouveau rituel liturgique du pape Paul VI (Liber de Ordinatione,) qui fait suite aux transformations du Concile Vatican II. Après avoir, tout au cours de sa trilogie abordé la question de l’égalité et de la réciprocité homme-femme, Hans Urs von Balthasar permet de questionner la visée théologique portée tout au cours de cette recherche : quels sont les critères d’accessibilité énoncés par l’Église sur la question de l’ordination sacerdotale ? Tel que formulé plus haut,  von Balthasar entre dans le vif du sujet  en présentant la dimension trinitaire de l’ordination sacerdotale (christologie-pneumatologie). Il effectue sa monstration au moyen de la  tradition ininterrompue.  Avec l’Église, soutient celui-ci, il y a tout ce qui lui appartient et en fait partie : l’Écriture, la Tradition, le ministère… le déploiement de l’individu dans l’universel par l’apostolat, le mémorial à réactualiser constamment en liturgie, et enfin l’enseignement de la vérité du Fils, déployée par l’imagination infinie de l’Esprit.  Chez von Balthasar, l’Esprit est l’Exégète du Père,   les deux allant nécessairement de pair. Aussi déplore-t-il le fait que peu de théologiens ou de théologiennes se préoccupent de la pneumatologie en théologie du ministère.  Bien qu’il  ne soit pas le premier à poser cette affirmation, le troisième volume de sa trilogie : Esprit de Vérité, en est le développement intégral.  « De telle sorte, affirme C. Dumont, que s’y trouve embrassée toute la matière du rôle de l’Esprit dans l’Église, avec ses données objectives ministérielles et subjectives dans la prière et les charismes. » (NRT 119 .587)  Personnellement, il est alors possible d’atteindre l’objectif fixé dans cette thèse, car la prière de la  Préface révèle cette quête des "éléments essentiels" (Inter Insigniores et TH-EV 337). L’introduction à la trilogie indique la transformation des concepts philosophiques de la matière-forme en époux-épouse, lieu d’union et fondement d’une " christologie de l’Esprit" (cf. C. Dumont). En ce lieu, selon le magistère de l’Église, la matière et la forme ne peuvent être dissociées. La théologie balthasarienne permet d’établir le renouveau doctrinal de S.S.Paul VI en indiquant selon ses critères théologiques de la matière et de la forme tout en considérant la "dignité" de la femme (Gaudium et Spes).
 
 
 
Matière et forme
Sacramentum Ordinis
 
Dans l’ordination presbytérale, la matière est la première imposition des mains de l’évêque qui se fait en silence, mais non la continuation de cette imposition par l’extension de la main droite, ni non plus la dernière accompagnée de ces paroles : «Reçois l’Esprit-Saint : ceux à qui tu remettras les péchés, etc. » La forme est constituée des paroles de la « Préface » dont les suivantes sont essentielles et donc nécessaires pour la validité :  « Donne, nous t’en prions, Père tout-puissant, à ton serviteur ici présent la dignité du presbytérat etc… (Dz 3857 a.5)
 
Le rituel du pape Paul VI élargit cette doctrine tout en lui associant la dimension trinitaire christologique et pneumatologique: « Par la force de l’esprit-Saint, qui donne le sacerdoce, accorde-lui comme aux Apôtres, le pouvoir de remettre les péchés, cf. note 65 (TH-EV 338).
 
6. 2.3.1 :  le ministère ecclésial et le consentement marial
 
    Étant donné que, selon Hans Urs von Balthasar, «  ce sacrement central qui dans l’action eucharistique est même plus qu’un sacrement puisqu’ il s’agit du corps du Christ devenu « Pneuma vivifiant », la question du rôle de l’Esprit Saint dans la réalisation de ce corps destiné à l’Église devient particulièrement brûlante.  Et puisque la communauté rassemblée se compose de croyants baptisés et de croyantes baptisées, réunis par la présence vivante et l’unité du Christ et de l’Esprit, la demande et l’offrande en vue de réaliser la présence corporelle du Christ acquièrent un poids et une urgence insurpassables. » (TH-EV 332)  Nous rencontrons dans la Théologique balthasarienne, « la question largement discutée de l’épiclèse, qui est pour ainsi dire le centre et le point culminant de l’offrande (anaphora) de ce que l’Église a pour consigne d’offrir – le pain et le vin – comme symbole de sa propre offrande de soi à Dieu. » (TH-EV 332) Continuellement ouvert à la liturgie des pères qui, tel saint Irenée perçoit le Christ et l’Esprit comme les deux mains du Père, la liturgie eucharistique des premiers temps de l’Église présuppose que « le Logos, qui s’est incarné lui-même dans la Vierge, s’incarnera également de manière analogue dans le pain et le vin ; c’est pourquoi il y a d’abord une épiclèse qui s’adresse au Logos lui-même, lui demandant de s’eucharistier sous les deux espèces. » (TH-EV 332) Cependant, von Balthasar ne fixe pas de formule inchangeable.  Pour lui,  la demande peut être adressée au Père, afin de faire descendre son Logos, dans les espèces.  Cependant et cela est fondamental chez lui : «  il y aurait une ambiguïté dans la compréhension du Logos » (TH-EV 332).  On « doit prêter attention au fait que, dans les premiers temps, la divinité de Logos fut désignée comme pneuma (opposé à sarx) et que, pour ces raisons, bien des ”épiclèses de l’Esprit” furent en réalité des épiclèses du Logos. À cette fin, il cite l’exemple de la tradition d’Hippolyte, où le Père est prié de faire descendre son Esprit Saint dans les offrandes que présente la sainte Église.  L’ambiguïté proviendrait du fait qu’elle se situe avant la proclamation du dogme trinitaire :  « cette prière vient d’un temps où l’indépendance de la troisième personne de la Trinité n’avait pas encore été saisie et réfléchie, ce qui veut dire qu’entre l’épiclèse de l’Esprit d’Hippolyte et les épiclèses du Logos attestées par ailleurs, il n’y a aucune différence matérielle, mais seulement terminologique. Il en est de même chez Ignace, Justin, Irenée, Clément et Origène, Méthode, Eusèbe, et même encore chez Athanase, les Capadociens, Cyrille de Jérusalem et les Antiochiens ». (TH-EV 333)
 
    
    Toutefois, cette christologie de l’Esprit demanderait des études plus poussées.  Bien qu’un virage se serait produit chez Athanase : l’Esprit-Saint comme personne inséparable du Logos, von Balthasar soutient tout de même que cette perception concerne aussi l’incarnation.  Rappelant les diverses interprétations théologiques, celui-ci considère que le dialogue peut contribuer à une déclaration théologique réciproque, entre l’Église d’Orient et l’Église d’Occident.  Chez von Balthasar, une constante se manifesterait : «  l’épiclèse de l’Esprit du Canon eucharistique est formulée en termes trinitaires dans la mort-résurrection du Christ Jésus.   L’unique corps du Christ sur la Croix est dans la puissance de l’Esprit présent dans le pain du Repas du Seigneur. » (TH-EV 334-335).  En ce lieu, le Christ se révèle et se présente comme le Serviteur de Yavhé dans la puissance de l’Esprit.  L’œuvre est alors entièrement trinitaire.  Selon ma perception de l’œuvre balthasarienne et vonspeyrienne, l’être-mort du samedi-saint est puissance agissante, rénovatrice pour chaque être humain.  Une constante est établie entre Marie et la dimension trinitaire du ministère sacerdotal selon la Nouvelle Alliance.  Celle-ci concerne les sacrements. Von Balthasar ne saurait dissocier le sacrifice offert eucharistiquement du sacrifice offert par Marie en Jésus, le Christ : du Faites tout ce qu’il vous dira au Faites ceci en mémoire de moi, Marie est présente au cœur de l’acte eucharistique.  Aussi,  rappelle-t-il alors « il n’y a d’opus operatum sans opus operantis, que dans l’anaphora et l’epiklêsis ecclésiales, comme obéissance au  "Faites ceci" du Christ, sont elles-mêmes une promesse du Crucifié-Ressuscité, actualisée dans l’Esprit-Saint. L’Église  "offre" («offert») en se laissant impliquer dans sa propre offrande dans l’Esprit du Christ, en y consentant (marialement).  Mais, en vertu du  "Faites ceci", et du commandement du "manger" et du "boire", tout comme les prophètes, elle participe à  "son offrande" ».  (TH-EV 335)  
 
6.2.3.2 :  la dimension trinitaire de l’ordination sacerdotale, une théologie en acte
 
    L’intégration du renouveau doctrinal du pape Paul VI permet à Hans Urs von Balthasar de développer les fondements ministériels du ministère sacerdotal. En ce lieu, il complète ces éléments essentiels de la théologie classique: sacramentum ordinis, le rôle de l’évêque, Marie, l’Église.  Ceci permet d’établir la dimension trinitaire de l’ordination sacerdotale.    Désormais, tourné vers la mort-résurrection du Christ Jésus, le rituel d’ordination sacerdotale fait appel au rôle essentiel de l’Esprit dans sa liturgie  (épiclèse de l’Esprit).  En présence du Ressuscité, l’Église fait appel à la dimension trinitaire de l’ordination sacerdotale.  Von Balthasar ne se situe  pas en aval ou en amont du concile Vatican II. Sa théologie ministérielle fait appel aux rituels d’ordination préconciliaire et postconciliaire tout en  démontrant la dimension trinitaire de l’ordination au diaconat, au presbytérat (ou prêtrise) ou à l’épiscopat.   Fondamentalement ouvert à la nouveauté créatrice de l’Esprit, cet aspect fondamental s’inscrit au centre de la tradition créatrice de l’Église (Styles I-II ; Domaine de la Métaphysique ; A.A. ; N.A.).  En aval et en amont du concile Vatican II,  celui-ci reprend les invocations à l’Esprit-Saint des liturgies d’ordination (Pontificale, 1873 et Liber de Ordinatione, 1971). Dans un effort de compréhension, von Balthasar déclare que « la  faiblesse ne proviendrait pas tellement de la pratique ecclésiale, mais de la compréhension de celle-ci.  Aussi, déplore-t-il,  que cette dimension trinitaire soit peu présentée dans l’enseignement de la théologie ministérielle. » (cf. TH-EV, 338, n. 65).
 
 
6.2.3.3 : la dimension trinitaire, absente du discours en théologie du ministère
 
    En règle générale, stipule Hans Urs von Balthasar, les théologiens parlent peu du rapport entre le sacerdoce et l’Esprit ; ils s’occupent principalement du rapport christologique : le Christ choisit ses disciples et il les éduque à marcher à sa suite dans l’accomplissement de son propre service (Serviteur de Yavhé). Toutefois, tel que souligné dans la déclaration Inter Insigniores, c’est à l’appel, au choix du Dieu de Jésus-Christ, un et trine, que la Nouvelle Alliance fonde le "nouveau" ministère sacerdotal (2e chapitre).  Selon Inter Insigniores, ce sont « l’imposition des mains et la prière des successeurs des Apôtres qui garantissent le choix de Dieu ; et c’est l’Esprit Saint, donné par l’ordination, qui fait participer à la régence du Suprême Pasteur, le Christ (service et amour) : si tu m’aimes, pais mes brebis ». (I.I. 36) Dès lors, « être intérieurement “auprès” du Christ et cependant être “envoyé” par lui, demeure pour le prêtre "la tension insistante pour tous les temps" ». (TH-EV 338) Et pourtant, affirmera-t-il, « à un niveau plus profond, les deux sont une seule et même chose :  la personne qui accepte la mission  est conformée au Christ. Dépossédée au profit de celui en qui elle met sa confiance et au profit des personnes devant lesquels, elle le représente, donc précisément dans un sens trinitaire, étant donné qu’en Dieu la personne et la relation sont identiques ». (TH-EV 338)   Cette tension se déploie principalement au plan ecclésiologique.  En tant que chef de la communauté envoyé par Dieu, la personne ordonnée se tient "devant" elle, et néanmoins elle est un de ses membres. Cela a pour résultat une double et pourtant inséparable compréhension du ministère.  Cet aspect est fondamental pour le renouveau du ministère sacerdotal, car en ce lieu, il devient possible de comprendre la constellation christologique primitive comme lieu de reconnaissance de celles qui furent appelées et consacrées à son service (Marie, Marie de Magdale, Marie de Béthanie).  Tel que cité dans son analyse d’Inter Insigniores, « la question de la représentation est complexe, car elle intègre en même temps la christologie et la peumatologie de Son Église.  Le ministère sacerdotal est alors perçu comme un être-en-tension continu, comme représentation du Christ et représentation de l’Église qui, selon von Balthasar,  n’est pourtant rien d’autre que son Corps "mystique".  En conséquence, ajoute-t-il, ici aussi, se complètent deux aspects christologiques ; une fois encore, le concept unificateur est celui de service ou celui de mission, (cf. TH-EV 338)
6.2.3.4 : l’implication trinitaire du service sacerdotal, véritable sens de la mission
 
    Au dernier volume de sa trilogie, Hans Urs von Balthasar ne peut omettre la dimension pneumatologique de la christologie. Selon l’auteur, on  ne peut manquer de voir que l’ordination en vue de la mission est présentée sous deux aspects christologiques,  sous deux faces christologiques ; l’ordination, dit-il  se produit sous la forme d’un "don de l’Esprit-Saint". Elle est en elle-même un charisme. Ce charisme particulier habilite la personne ordonnée à l’exercice du ministère et la fait devenir, "instrument" du Kyrios et agissant lors de la messe "in persona Ecclesiae" tout en consacrant "in persona Christi".  Comme point d’appui, von Balthasar fait appel à G. Greshake (Priestersein) qui reconnaît ici l’implication trinitaire du service sacerdotal ; l’action du Christ ne se laisse pas séparer de celle de l’Esprit.   Le ministère se tient alors au point d’intersection "entre" auctoritas (Christ) et communio (Esprit-Saint).   Tenant les deux pôles christologiques (Christ-Esprit ; Christ-Église), le ministère soutient, en même temps, le point de vue "christologique" de l’Église, Épouse du Christ, rassemblée par lui pour former la "congregation fidelium" et doit s’orienter sur sa "figure" afin de recevoir son empreinte pour ainsi dire comme celle d’une norme extérieure. Une fois de plus,  von Balthasar ne saurait dissocier l’aspect christologique de son aspect pneumatologique, lieu où  celle-ci intègre l’agir unificateur de l’Esprit, l’Église est Corps du Christ. Le peuple de Dieu est alors  marqué par la figure objective du Christ et par la vie intérieure.  Soutenant une fois de plus, la pensée christo-pneumatologique de Greshake, il poursuit comme suit : « Greshake, dit-il, voit très justement que les deux s’appellent mutuellement : la figure ‘christologique’ objective extérieure communique et véhicule la présence de l’Esprit, et l’Esprit pousse à imprimer à tout ce qui est vivant la figure du Christ.  La figure veut devenir vie, la vie veut trouver figure. D’où que l’on parte, c’est un processus de médiation réciproque. » ( TH-EV 339)  Cela signifie que la personne consacrée pour l’Église dans les ministères : épiscopal, presbytéral ou diaconal, est renvoyée par la christologie même à la pneumatologie.   Le mot de la fin devient alors celui-ci : « nous voyons paraître l’abîme de la gloire d’amour du Père invisible à travers la gloire du Fils, et cela sous la double forme de l’Esprit Saint de l’amour, à partir du moment où nous, qui sommes nés de l’Esprit, existons dans le feu de l’amour dans lequel le Père et le Fils se rencontrent où, par le fait même, nous sommes en même temps, ensemble avec l’Esprit, également les témoins de cet amour. » (TH-EV 437)  Par cette ouverture à la dimension trinitaire de la liturgie eucharistique, von Balthasar fait référence dans son Épilogue au rôle essentiel de la première cellule de base que sont Marie et Jean.  L’Épilogue sera pour Hans Urs von Balthasar, lieu d’intégration de Marie et des missions féminines au sein des ministères apostoliques de Jean, de Simon, fils de Jean (Pierre), de Jacques et de Paul.  
 
6.2.4. Épilogue : la cellule de base, mariale et johannique
 
Dans son Épilogue, dernier volume de la trilogie, Hans Urs von Balthasar exprime son ouverture à l’inédit, lieu où le rôle de l’Église apparaît dans toute sa splendeur, comme fruit de son corps offert, comme "épouse" ayant surgi en lui et ne formant qu’une seule chair avec lui.   ( Ep. 5, 31).  Dès lors, il est essentiel de ne pas concevoir l’Église comme une pure institution qui, ultérieurement par exemple à la Croix recevrait, dans le sang, l’eau et l’Esprit, un principe de vie. Contre cette dichotomie plaide, selon von Balthasar, en premier lieu, le fait que les Douze sont déjà intégrés sacramentellement, par la Cène célébrée avant la Passion, dans la fécondité de la croix; et, en second lieu, la fondation, en conclusion du don sur la croix, de la cellule ecclésiale de base qui comprend Marie et Jean: c’est la parole ultime, l’accomplissement total des Écritures (Jn 19, 26-30).  Dans l’un de ses volumes extérieure à la trilogie et intitulé, Le complexe antiromain, von Balthasar souligne l’union fondamentale de Pierre et de Jean.  Pierre, dit-il, ne saurait être accueilli comme chef de l’Église qu’en étant identifié au préalable comme le fils de Jean, seul témoin authentique du rôle de Marie.  L’Église johannique, écrit von Balthasar, n’est pas une troisième église, mais celle qui, à la place de Pierre, se tient sous la croix pour y accueillir en son nom, l’Église mariale : "Simon, fils de Jean, m’aimes-tu".  Par trois fois, le " plus que ceux-ci ", témoignera du rôle intégrateur de Marie à la constellation christologique de Pierre, Paul et Jean (cf. EP 83)
 
Nous retrouvons ainsi, cette position ouverte envers la mission "personnelle" de l’individu en vue de sa mission ecclésiale (La Gloire et la Croix, vol. 1). C’est ainsi qu’il comprend la mission "personnelle" de Marie et à son ombre, les missions féminines de Marie de Magdala (Dramatique divine et "document de travail") et de Marie de Béthanie (Dramatique divine; Institut St-Jean). L’Église, selon tous ses aspects est un sacrement fondamental qui provient de la corporéité du Christ, et qui participe à sa mission et puissance universelle de salut. Selon cette pensée, il ne saurait y avoir de dichotomie en elle, entre l’homme et la femme.  Conforté par le récit paulinien, il rappelle que si la femme a été tirée de l’homme, l’homme à son tour naît par la femme, et tout vient de Dieu.  Nous retrouverons cette péricope en d’autres lieux:  dans son analyse critique d’Inter Insigniores selon la tradition ininterrompue et dans son étude de la femme prêtre.  Tel que je le présenterai en troisième partie, le Logos, Verbe de Dieu fait chair est l’archétype des deux sexes (« De la haute dignité de la Femme»). C’est ainsi que nous atteignons en même temps le point de départ de l’oeuvre commune et la visée théologique qu’elle contenait en elle. L’œuvre commune balthasarienne et vonspeyrienne est fondamentalement "johannique et mariale" car elle intègre dans la nature humaine du Christ, le peuple Israël qui s’y dévoile en Marie. (cf. EP 83)  Cependant, il y aurait lieu de réfléchir aux dernières paroles de Jésus en intégrant l’entièreté du Psaume 22 ( cf. Guillaume de Menthière).