LA DÉCLARATION INTERINSIGNIORES analyse et prospectives À PARTIR DE LA PENSÉE DE HANS URS VON BALTHASAR/MARGO GRAVEL-PROVENCHER
 
 
 
PARTIE II: TROISIÈME CHAPITRE
“Marie et l’enfant” comme prémisse de l’oeuvre commune
.1: Marie (Adrienne von Speyr)
.2: Marie et les personnes théologiques, la réponse de la femme (Hans von Balthasar)
3.1: Marie chezAdrienne
Afin de percevoir le véritable rôle de Marie dans la trilogie balthasarienne, il est primordial de situer le point de départ de cette “oeuvre commune” qui débute et évolue, suite à l’expérience spirituelle et l’oeuvre scripturaire de Madame Adrienne von Speyr, mystique, médecin et pédiatre. En ce lieu, la “Mère et l’enfant” deviennent les prémisses à l’oeuvre commune (ISJ 43).
La méthodologie déployée à travers son oeuvre ne saurait être véritablement comprise en occultant son caractère spécifique. L’herméneutique spirituelle de Madame von Speyr soutient la “prêtrise” de Marie comme ouverture au ministère des femmes au sein de la vie de l’Église. Le développement de cette pensée consiste la trame des volumes suivants: La Servante du Seigneur (Magd des Herm,1948), les commentaires de l’évangile de Jean en quatre volumes (Betrachtungen über das Johannesevangelium /1948-1949), La Servante du Seigneur (Magd des Herrn/1948), Marie dans la rédemption (Maria in der Erlösung /v. 1958), Trois femmes devant le Seigneur (Drei Frauen und der Herr /1978). À cet égard, Marie serait la première à considérer la prêtrise comme une prière contemplative trinitaire. Chez Adrienne, Marie représente la fonction ministérielle féminine Jn 21, 23 (Jn IV 416 cf. Jn IV 121. 133. 136. 413-414 .416-417. 419. 422. 434-435. 442-443). Chez Balthasar, elle soutient aussi fa fonction ministérielle masculine (tr. in.2) L’entièreté du volume consacré à définir le rôle de Marie en regard de l’oeuvre rédemptrice du Christ permet de saisir plus en profondeur la perception du concile Vatican II (L.G. no 60). Chez Adrienne, le rôle spécifique de Marie dans la vie du Christ et de l’Église est proposée en deux volets : de la naissance à la croix (christologie) ; de la croix (Marie et Jean) à la collégialité de la Pentecôte (ecclésiologie). Son volume consacré aux trois femmes dans le Seigneur transforme notre perception des femmes dans la vie de Jésus de Nazareth. En elles, Adrienne perçoit les vertus théologales qui se dévoilent. Son regard de foi est tourné vers le Christ “qui se dit” et “ne peut se dire” qu’en présence des femmes: a) la « foi » du Christ envers Marie-Madeleine; b) l’ espérance » du Christ envers la femme pécheresse; c) la « charité » du Seigneur comme unique nécessaire en Marie de Béthanie (cf. GC-ESTH 470). Dans son volume consacré à Marie, la Servante du Seigneur (The Handmaid of the Lord), Adrienne retient la triple dimension du fiat marial: a) le fiat personnel de Marie; b) le fiat du Fils envers Marie; c) le fiat de l’Église envers Marie et le Fils de Dieu. Dès lors, le “oui” de Marie est grâce et cette parole permet à la Parole de Dieu de devenir elle-même. En ce lieu, l’Alliance divine s’accomplit pour elle, pour son Fils et pour nous (HL 17). Ses commentaires de l’évangile johannique expriment cet aspect fondamental du fiat de Marie qui, à la croix, acquiesce une fois de plus à la volonté du Père dans ce don que le Fils fait à l’Église: Femme, voici ton fils; Jean, voici ta mère : « parce qu’elle lui a donné naissance, elle participe à la naissance de l’Église. En Jean, elle prend part à la mission de tous les chrétiens et de toutes les chrétiennes. La mission d’amour de Jean rend visible le rôle particulier de Marie. Il authentifie le caractère eucharistique de la mission de Marie (cf. Jn IV, 21;23 416).
Dès lors, les Prolégomènes à la mariologie balthasarienne permettent d’établir l’apport essentiel du corpus marial vonspeyrien au sein de « l’oeuvre commune ». Dans son volume relatant « la genèse et les principes » de la Communauté St-Jean (l’Institut St-Jean), von Balthasar décrit l’expérience spirituelle de Madame von Speyr, qui le conduit vers les récis apocalyptiques de la Mère et l’"Enfant". « Le but de ce volume, écrit-il, consiste à empêcher qu’après ma mort on essaie de séparer mon oeuvre de celle d’Adrienne von Speyr, il prouvera que ce n’est en aucune façon possible, ni en ce qui concerne la théologie, ni en ce qui concerne la Communauté commencée ». (ISJ 9). Toutefois, il est regrettable que le point de départ vonspeyrien de cette littérature colossale ne fut divulgué qu’à la demande du pape Jean-Paul II en 1983. Von Balthasar l’inscrira au Dénouement de la Dramatique divine (all. 1983/fr. 1996). Publié dès la genèse de sa trilogie, il aurait permis de discerner, non seulement le comment de la chose, mais le pourquoi des orientations nouvelles. Désormais, il ne s’agit plus de discerner uniquement le rôle de Marie en regard du dialogue oecuménique ou interreligieux, mais d’intégrer la participation de l’”être femme” à la naissance de l’Église du Christ: Marie avait été abandonnée avec Jean, dit Adrienne, et à présent elle reçoit l’Esprit non seulement avec lui, mais avec tous les disciples réunis, en quelque sorte d’une manière personnelle, comme elle l’avait reçu lors de sa rencontre avec l’ange. C’est encore la conclusion d’une période, mais qui en inaugure une nouvelle. En ce lieu, dit-elle, la Mère alors est partagée par l’Esprit entre les apôtres, puisque son ministère à elle échoit à chacun. Par là, à la Pentecôte, une nouvelle Église prend naissance et en même temps les suggestions du Fils à la Mère se poursuivent, elle est définitivement mise à sa place dans l’Église. Elle n’est plus l’Église totale, et pourtant on retrouve par sa place dans l’Église sa place en tant qu’Église. C’est comme une récapitulation de la gerbe de sa mission; elle n’est pas couverte une autre fois par l’Esprit, mais il y a une nouvelle conception, non pas du Fils terrestre, mais de l’Esprit du Fils ecclésial (...) L’heure de la Pentecôte confère à Marie le caractère définitif de son existence dans l’Église. (Marie dans la Rédemption 98). À cet égard, les récits de l’Apocalypse ne sont pas considérés comme point final à la compréhension de la révélation divine. Les visions apocalyptiques (apokalyptein veut bien dire dévoiler) deviennent quête des valeurs transformantes: charité, humilité, foi, progrès spirituel, œuvres, fidélité au Seigneur.
Dès lors, l’expérience humaine vécue par Adrienne dans la perte d’un enfant la prédispose à reconnaître dans l’expérience spirituelle vécue, les prémisses d’une longue méditation. Cette méditation la conduira à reconnaître dans cette femme de l’Apocalypse exprimant les douleurs de l’enfantement, l’être ”personnel” Marie comme représentante du peuple de Dieu, du peuple Israël (Apoc. 12; cf. ISJ 9). Vn Balthasar développera cette pensée dans son étude de la femm-prêtre (NE-WP? 192; cf. GC-NA 55). Il ne s’agit plus d’une analyse de faits mais d’une ouverture offerte à l’histoire humaine. Jusqu’à la fin du drame, la bataille du Logos dans le temps que Jésus a instauré et qui est devenu celui de son Église permet de présenter de nouveaux horizons Chez Balthasar, le Logos devient l’archétype de l’homme et de la femme (cf..Ga, 3, 28; cf. Ga. 4, 4-5; cf. Jn 1, 14/cf, DD-PR2 222). Au coeur de la Dramatique divine apparaît la réponse de la femme qui, à la suite de Marie sera perçue comme « personnes théologiques ».
3.2: Marie et les personnes théologiques, la réponse de la femme (Hans Urs von Balthasar)

La « réponse de la femme » est un aspect fondamental de la
Dramatique divine (237-283). Plus spécifiquement, il concerne la réponse de l’être-femme Marie comme « personne théologique ». Cependant, le dernier volume révélera ce que signifie pour lui, cette réponse de la femme car elle en constitue le Dénouement. Afin d’atteindre cet objectif, il semble opportun de reprendre les prolégomènes de la mariologie balthasarienne (DD-PD1 (51, 94. 234-235) qui, par sa perception de la maternité divine et ecclésiale dirige ses lectrices et ses lecteurs vers la représentation de la femme (« celle qui répond »). En ce lieu, von Balthasar questionne librement et fortement l’”absence de la femme” au sein des instances ecclésiales (1961-1987). Dans ses prolégomènes à la mariologie, publiées au temps d’Inter Insigniores, celui-ci affirme ce qui suit: « La femme, dit- il, ne peut être "réduite" à une formule claire et simple. Elle est en processus changeant (de l’épouse virginale à la mère de l’Église, de la personne qui répond à l’origine de la génération); seul l’effort d’interprétation théorique des hommes (viri) cherche à figer ce flot en un principe rigide. » (DD-PR2 235) Poursuivant cette pensée, le distancera de la quête d’un principe fondamental en mariologie, « les essais récents (1978), dit-il, pour trouver à tout prix un "principe fondamental" d’où pourraient être déduits tous ses aspects principaux, ne peuvent qu’échouer.
Et ceci malgré la position d’exception de Marie dans laquelle la "mauvaise infinité" du processus extraparadisiaque de génération se résorbe en un nouveau principe où, d’une manière ici-bas incompréhensible, la maternité et la condition d’épouse, mais aussi la maternité personnelle et sociale s’entrelacent. » (DD-PR2 235) Se référant à M.J. Scheeben, il soutient que « la base de cet entrelacement a cherché à rassembler de force les différents aspects dans le concept synthétique de la “maternité divino-sponsale” et de la “ sponsalité de la maternité divine”, mais l’ambivalence qui se trouvait, dit-il, dans ces expressions menait sans cesse à assouplir le principe et à postuler à l’intérieur d’un principe primaire un principe secondaire et complémentaire ». (DD-PR2 236) Tout en ne niant pas les divers privilèges de Marie, von Balthasar tente de poser les jalons qui inciteraient la pleine et entière reconnaissance de l’”être femme“ Marie. Cette reconnaissance permettrait de rendre “perceptible” les missions féminines au sein de la vie de l’Église visible (église-institution). Regroupés en trois groupes: a) Mère de Dieu, nouvelle Ève, Mère universelle; b) mère sponsale, mère corédemptrice, mère de Dieu dans l’histoire concrète; c) Mère de Dieu et mère universelle, Mère de Dieu et auxiliaire du Rédempteur, ces essais proviennent d’un unique lieu, la maternité divine de Marie. (cf. DD-PR2 236) Tout en adhérant à cette pensée fondamentale, il est déplorable que le questionnement soit demeuré en sus pend. Ce questionnement aurait permis la représentation de la femme au sein de l’Église visible (église-institution): « cela serait compréhensible, dit-il, dans la mesure où la maternité divine est le commencement historique de sa mission et – en face de l’Église – son unique privilège; cependant il faut se demander si son rôle de femme absolument représentatif (« qui répond ») n’est pas obscurci par là. » (DD-PR2 236) Dès lors, il devient plausible de saisir pourquoi Hans Urs von Balthasar prend ses distances avec les positions établies: « Si, l’on veut, dit-il, parler d’un " principe " (ce qui est légitime si on entend par là, la réflexion synthétique sur le rôle dramatique de Marie), on devra tenir compte de l’historicité interne de la femme, qui a besoin de l’étendue temporelle pour passer d’une épouse qui conçoit à une Mère qui enfante, nourrit et élève son enfant. » (DD-PR2 236) Sa perception du rôle ecclésiologique de Marie est fondamentale pour une compréhension plus en profondeur de la nouveauté qui apparaît ecclésiologiquement (DD- PR2 236-244), soit la question de l’égalité entre l’homme et la femme: « Dans la mesure, dit-il, où l’Église est mariale, elle est une figure pure, immédiatement déchiffrable et compréhensible. Dans la mesure où l’homme serait marial (ou, ce qui revient au même, christophore), le christianisme serait également en lui déchiffrable et compréhensible. On peut éclairer par le modèle marial, aussi bien le fait que la figure du Christ est transmissible, que le mode de la transmission; nous ne pouvons pas l’exposer ici en détail, il faudrait développer la mariologie toute entière. Nous en avons cependant assez dit pour qu’on puisse mesurer l’importance de la mariologie dans une esthétique théologique » (GC-ESTH 476; cf. DD-PR2 248).
 
    En terminant cette brève introduction qui nous conduira vers la perception de la femme, du féminin et de la féminité chez Hans Urs von Balthasar, Marie apparaît comme prémisse et fin de l’oeuvre commune. À cet égard, il est essentiel de retenir la mission “personnelle” et englobante du rôle de Marie dans le vie du Christ et dans la vie de l’Église. Par un regard de foi tourné vers la fin (tragédie grecque), la situation de la femme est désormais attestée, non plus uniquement comme symbole réel du peuple Israël, mais aussi comme initiatrice d’un nouveau ministère auxquels nous sommes conviés, sans distinction entre les peuples et entre les individus particuliers (Ga 3, 28; cf. Gn 1, 27). « La figure de Marie ne remplace celle du Christ, comme elle n’est isolée des autres chrétiens et des autres hommes, puisqu’elle est précisément le modèle de notre « conformation au Christ » (Rm, 8, 29; Ph. 3, 10-21). Le prochain chapitre permettra de comprendre jusqu’où l’ouverture de ces géants, contemporains du concile Vatican II (Adrienne 1902-1967; von Balthsar 1905-1988), permet de saisir ce Dieu montre (la Gloire et la Croix), se donne (la Dramatique divine) et se dit (la Théologique) dans l’histoire constamment renouvellée de notre Humanité. Le prochain chapitre tente de saisir cet aspect sous l’unité organique de la révélation divine, doxa grecque et kabôd hébraïque.